
Et puis, en un rien de temps, voilà la Sicile, des paysages fabuleux, Claude, Léonore, le bonheur parfait. Christine Angot réussit dans Interview un tour de force: passer de l'agression pure à la plus parfaite naïveté, à un style épuré, apaisé. Presque contemplatif. Comment après cela peut-on écrire qu'elle ne peut produire qu'un style hâché? Pour le lecteur assidu, c'est un choc: baladé dans les rues de Cefalù, dans ces ruelles, parmi des habitants, sous le soleil brûlant, est-ce bien la même Christine Angot?
Alors s'interpolent des descriptions d'accouchement, la douleur, le bonheur. Encore une fois, pour s'échapper du piège.Que je savais le faire, mettre au monde. Que je m'apprêtais. Avec mon petit pull rouge quand il m'a connu. Et mes longs cheveux sages. Un jour je le ferai. Je savais le faire.(...)Je voudrais aménager. Le mouvement de la terre. Je pense à mon enfant. A la joie de la voir. Demain, 9 juillet, son anniversaire. Quand maman disait "le 7 février un grand jour", ça y est j'ai compris." L'accouchement est aussi la fin d'une époque: "J'étais dans un plaisir éternel, qui ne s'est plus retrouvé."
Interview est un livre de joie et d'amertume, qui ne veut rien prouver, qui ne demande rien mais qui s'offre à nous. Un livre offert. Au lecteur d'en faire son miel... Une performance de style, l'opposition entre quasi béatitude et brusque retour des choses, réalité brutale que l'écriture est seule à pouvoir exprimer.
Le point de départ d'Interview est un entretien donné par Christine Angot (celle du livre) à une journaliste, sorte de sosie de Mireille Dumas bas de gamme, entretien centré sur l'inceste. Le lecteur tranquille est donc assailli dès l'entame par des questions dures, souvent idiotes, le rythme de la journaliste: "Vous aviez quel âge? ça a duré combien de temps? De quand à quand exactement? Y a-t-il eu des reprises? Etiez-vous surprise?(...)Cela se voyait-il? A-t-on envie de tuer? Vouliez-vous mourir? Avez-vous transposé?" Interminable. Traumatisant. Pas vraiment méchant, mais bête, l'oppression monte.
La question se pose, pour s'effacer définitivement à mesure que l'on progresse dans la lecture. Tout cela est voulu, et même nécessaire. L'effet de contraste produit interpelle, rend encore plus dure la lecture des pages concernant le sujet de toujours, l'inceste, qui ne part jamais, qui menace toujours de revenir, même dans la contemplation d'un ciel ou d'une plage. Le bonheur, ici, est comme en sursis. On le voit dans les crises, dans les scènes de ménage. Mais on sent l'envie de toucher à autre chose, que contrarie toujours ces questions lancinantes, obsessionnelles, malsaines:"S'il y a une écriture féminine. Ou alors pas du tout. Que j'en fais partie. Qu'au fond j'écris pour les femmes. Que je donne des messages. Ou alors pas du tout. Si ça intéresse les hommes. Qu'elle revient. Un instant. Qu'elle va aux toilettes. Qu'elle adore les toilettes ici. Elle s'éloigne. ça prend du temps, sans doute le corset qu'elle délace. Et sans doute le repos de moi qu'elle prend. Je me sens mal. Je pousse mon assiette, moi qui ne fait jamais ça. Je demande des feuilles au comptoir. Je commence, j'écris. Pendant qu'elle pisse. Là , tout de suite.
Interview est un roman étrange, parce qu'il ouvre de nouvelles perspectives au lecteur. Confronté à l'expression d'une souffrance en même temps qu'à ce bonheur, à sa recherche, que penser? Et surtout, quand Christine Angot écrit: "Voilà ce que je propose. Pour les curieux, dix pages suivent, très autobiographiques. Pour ceux que ça gêne, déchirez-les, je les en remercie. Et à la fois...ces pages j'en suis plutôt fière". Encore l'inceste? Pour terminer, pour conclure. Sans pathos, mais avec une volonté terrible, de décrire, de dire. Pourquoi? Parce qu'il le faut, sans doute, sans cela on ne comprendrait pas. Il nous faut ces pages pour appréhender l'ensemble du livre, pour enfin le cerner.